Slimane Azayri

Slimane Azayri

Le maître de Tala, roman de Saïda Azzoug-Talbi. Le parcours exemplaire d'un instit des petits indigènes

Le maître de Tala, roman de Saïda Azzoug-Talbi, préface de Mouloud Achour, 178 pages, Editions Dahlab (Alger), année 2009.

 

Cette œuvre de Saïda Azzoug-Talbi, écrite dans un français classique aussi clair qu’élégant, donc agréable à lire,  tient à la fois du roman historique, du récit de souvenirs, des mémoires et de la biographie. Cependant, l’impression permanente de vérité et d’authenticité qui s’en dégage font penser à une biographie, celle du maître de Tala, Amar, même si des épisodes de sa vie, par exemple sa condition d’orphelin de père et ses liens avec sa famille élargie, n’ont pas été abordés.

La richesse du contenu alliée à la concision – mélange heureux et bien rare de nos jours – permet aux lecteurs d’apprendre et, pour les générations antérieures à l’indépendance, de se remémorer.

Nous apprenons beaucoup sur les conditions concrètes dans lesquelles les premières générations d’algériens - dits indigènes à l’époque- ont reçu une enseignement et une formation dans les écoles françaises ouvertes à partir de la fin du 19ème siècle, puis leur rôle dans la diffusion de la science et la culture occidentale ainsi que de la langue française à des générations de petits écoliers, parmi lesquels l’auteure. Nous mesurons aussi combien la société traditionnelle algérienne, déjà largement déstructurée et détruite par l’occupation, est constamment attaquée dans ses derniers retranchements par la colonisation ainsi que par les ondes de choc des crises économiques et politiques cycliques, telle, à l’époque des faits, celle de 1929.

Le mode de vie traditionnel, celui que, par exemple,  les gens de ma génération – nés dans les années 1950 – connaissent par leurs vagues souvenirs personnels et surtout par les dires des générations antérieures – parents et grands parents – est présenté avec vérité et exactitude.

En fait, « Le maître de Tala » traite en quelque sorte de l’histoire des grands et arrières grands parents de nous tous, algériens des temps présents même si le destin d’Amar le maître d’école, est exceptionnel. En effet, petit orphelin de père ayant grandi dans la misère extrême de l’époque grâce à l’amour et la combativité d’une mère (appelée « l’aïeule »), il entre à l’école sur décision de cette dernière et réussit au-delà de toute espérance :

- en obtenant son certificat d’études primaires,

-  en devenant maître-élève de l’Ecole normale de Bouzaréah,

- en entamant brillamment sa carrière de maître d’école pour petits algériens, dits indigènes,

- en étant mobilisé dans l’armée française au cours de la première guerre mondiale et en revenant  vivant et indemne au pays,

- en se consacrant pour la suite de sa carrière à l’éducation de générations d’élèves, dont une partie dans l’école à classe unique de son village natal, Tala N’Tazart.

Excellent, c’est le qualificatif principal qui définit d’Amar, le maitre de Tala ; il l’est en tant que fils, élève, maître, mari ; en tant que kabyle et algérien également car, pas assez convaincu par le matraquage idéologique des colonisateurs, auquel nombre d’autres personnes comme lui ont finit par succomber, il n’a jamais renié sa culture, ses ancêtres et son pays, l’Algérie.

Une critique sur le contenu de l’œuvre me vient cependant à l’esprit. Il s’agit du manque d’informations sur les façons de s’habiller, les règles de vie en famille et en communauté et les luttes politiques, culturelles et syndicales menées par les algériens dits indigènes. Cette critique ne diminue pas à nos yeux la valeur littéraire indiscutable de « Le maître de Tala ».

 

Extraits choisis de « Le maître de Tala »

Les aliments

La farine de glands, de sorgho et de l’orge grillé étaient des aliments de base des populations déshéritées. Avec ces farines mélangées, quand la nature était généreuse, avec du cresson, de l’ail sauvage, de la menthe pouliot, d’un peu de graisse séchée, précieusement gardée d’Aïd en Aïd, l’aïeule confectionnait des crêpes qui tenaient au corps en hiver. Ces crêpes avaient un goût délicieux surtout avec un peu d’huile d’olive - Délice rarissime en ces temps de disette.

(Extrait de la page 23-24)

L’école publique

L’enseignement dispensé  par madame Grégoire porta très tôt ses fruits. Des esprits aigus furent détectés, il fallait se rendre à l’évidence : il y avait une avidité d’apprendre surprenante, la compétence avérée de la maîtresse fit le reste. Rapidement : l’alphabet, la lecture, les opérations de calcul élémentaires devinrent familiers. Les enfants, plus confiants, éprouvèrent du plaisir à ses rendre à l’école. Ceux qui avaient pleuré le premier étaient devenus gais, un tantinet indisciplinés. Pendant le cours, un silence total planait, la maîtresse n’élevait jamais la voix.

(Extrait de la page 28)

Les français dits de France

L’année suivante se déroula aussi bien à l’école d’Ighil Bouamas. Les époux Grégoire avaient adopté Amar au point de le garder chez eux après la classe. Ils le faisaient travailler avec leur fils, ainsi il améliorait et enrichissait son langage. Les efforts entrepris donnèrent des résultats satisfaisants pour les deux enfants qui devinrent les meilleurs amis du monde des années durant.

Amar découvrit le monde des français dits de France : sans animosité envers les indigènes, compréhensifs, humains allant vers les plus humbles. Leur comportement était fait de simplicité, chez eux, il n’y avait ni gaspillage ni luxe ostentatoire. Toutes ce images restèrent gravées dans l’esprit de l’enfant. Ce furent des années dont il se souvint longtemps, même quand son niveau de vie s’améliora.

(Extrait des pages 32-33)

La Casbah d’Alger

Comme il était convenu, l’oncle emmena Amar se promener dans la Casbah ; lui-même désirait fortement découvrir ces minuscules venelles aux noms étranges : rue du Sphinx,  de  la Lune, de la Bombe, de la Grenade, de la Grue, de la Mer rouge, des Pyramides, du Divan, des Gétules, Médée, Caton… et tant d’autres encore, qui devenaient de plus en plus inattendues dès qu’on s’enfonçait au cœur du quartier.

Le charme de l’architecture, à chaque détour, exerçait comme un sortilège. Les balcons et les terrasses étagées étonnaient l’étranger.

La noria de petits ânes gris, patients leurs chouaris remplis d’ordures descendant vers un point de collecte en vue de leur évacuation achevèrent de les ravir. La Casbah, lavée à grande eau, devenait vers le soir l’un des quartiers le plus propres de la capitale. Elle concurrençait en cela la Casbah de Tunis réputée en Afrique du Nord.

(Extrait de la page 47)

Deux villes dans la ville

Le quartier européen était totalement différent de la Casbah : sauf exception dans sa partie inférieure.  La rue Bab-Azoun n’était pas une rue du quartier européen bien qu’elle ne fût plus tout à fait une rue typiquement arabe en dépit de ses arcades et de ses gargotes.

Au lever du jour, tôt le matin, des travailleurs indigènes se rendaient au port et aux chantiers. Des femmes de ménage en voiles blanc s prenaient le chemin des domiciles européens.

Les deux villes étaient également différentes du point de vue architectural. Les européens avaient ramené d’autres types de construction : ils avaient réalisé une ville avec des larges avenues, de rues droites, éclairées la nuit comme en plein jour. Les immeubles, très hauts, comportaient plusieurs étages avec de larges fenêtres laissant pénétrer le soleil et la lumière de la Méditerranée.

La ville européenne : c’était aussi l’exubérance le verbe haut, le bruit, les enseignes lumineuses, le tintamarre, les flots de musiques, les flonflons qui s’échappaient des cafés jusqu’à une heure très avancée de la nuit.

(Extrait de la page 51)

Apartheid à l’école normale

L’établissement dénommé Ecole normale comprenait trois établissements distincts :

- L’Ecole normale française réservée aux élèves –maître européens recrutés sur les mêmes critères que les élèves –maîtres indigènes pour un cursus de même durée.

- Le Cours normal des indigènes où étaient formés les élèves –maîtres. Indigènes, après le délai requis, à sortir en qualité d’adjoints de ceux de l’Ecole normale française : jamais un élève-maître indigène ne fut le directeur d’un élève –maître européen en dépit des résultats parfois probants du premier.

- La troisième section appelée « section spéciale d’adaptation «  recevait des élèves –maîtres formés en métropole et des bacheliers qui venaient passer une année à la Bouzaréah. Là, ils bénéficiaient d’un programme d’enseignement adapté aux enfants indigènes et de rudiments de la langue arabe.

Les maîtres d’Amar, les époux Grégoire de Franche-Comté étaient issus de ce corps, qui avait su donner aux indigènes un enseignement de qualité.

(Extrait des pages 53-54)

Colonisation des esprits

Le Cours normal devait créer un corps intermédiaire d’indigènes pour faciliter les relations entre les colons et les indigènes.

Le message ne fut pas reçu de la même façon chez les colons : il y eut une levée de bouclier pour dénoncer cette perte de temps, d’argent et pire c’était un luxe inutile voire dangereux.

Pris entre ces deux politiques ou visions du monde contradictoires, les élèves-maîtres furent des victimes expiatoires. La République n’ayant pas annulé leur formation, malgré les réactions des colons qui se vengèrent à leur manière. Les élèves-maîtres, à leur insu, absorbaient l’idéologie scolaire coloniale par toutes les voies : le savoir diffusé, le costume imposé, la langue de travail et de communication, l’architecture écrasante du bâtiment du Cours normal et pour agrémenter le tout un régime alimentaire exquis.

(Extrait de la page 61)

Mourir pour l’Alsace et la Lorraine

Chacun commenta la nouvelle à sa manière. Selon l’opinion générale et unanime des indigènes, ils ne voyaient pas pourquoi ils devraient envoyer leurs enfants se faire « trouer la peau » pour des gens qu’ils ne connaissaient, ou plutôt dont ils ne connaissaient que les défauts, et pour des raisons qui ne les concernaient pas. Après tout, qu’étaient pour eux l’Alsace et la Lorraine ? Ils n’en avaient que faire, quand eux et les leurs crevaient de faim !

(Extrait de la page 75).

Notre mère l’Algérie

Il n’avait pas de responsabilités familiales particulières puisqu’il était célibataire. Le matraquage psychologique enduré au cours normal faisant de la France sa mère patrie ne l’avait jamais, totalement, convaincu. Au plus profond de lui-même, il n’avait qu’une seule conviction : sa mère était l’aïeule, au dessus d’elle se trouvait l’Algérie : celle de ses Ancêtres, alors pas de contes à dormir debout !

Vis-à-vis de cette guerre, il éprouvait des sentiments ambivalents. S’il fallait y aller, il irait, ce ne serait pas de gaieté de cœur. Il n’aurait pas le courage de déserter de peur de mettre son groupe familial en danger, il y avait un sentiment de lâcheté qui le gênait.

(Extrait de la page 77)

La colonisation triomphante

La célébration du Centenaire dura longtemps, elle donna à de manifestations grandioses, à des scènes de joie indécentes. Les flonflons furent relatés dans tous les journaux de la Colonie, dans la « Dépêche quotidienne » dont quelques ramenés par des collègues ou de parents d’élèves arrivèrent à Tala. De tous les journaux, celui-ci était le moins virulent, bien qu’il fût loin, très loin d’être libéral.

Amar quittait rarement Tala, en outre, il n’avait aucun plaisir à assister aux manifestations insoutenables de la colonisation triomphante, là où même des notables indigènes s’étaient joints pour applaudir et louer à l’unisson l’œuvre civilisatrice de la France.

Les numéros de la « Dépêche quotidienne » qu’il avait lus passaient sous silence la crise économique mondiale  qui allait changer la face du monde.

Cette crise s’était produite à la bourse de New York, puis à celle de Paris après la chute de l’un des plus grands spéculateurs. -Bien sûr- ça paraissait loin !

Elle allait sonner le glas de l’économie française avant d’atteindre l’Algérie. La société traditionnelle indigène fut la première entraînée dans la spirale.

(Extrait de la page 160-161.)



04/12/2011
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