Slimane Azayri

Slimane Azayri

Acu iγ –d-nnan ger yetran, recueil de contes kabyles de Halima Aït Ali Toudert. Le pouvoir magique des contes.

Acu iγ –d-nnan ger yetran, recueil de contes kabyles de Halima Aït Ali Toudert, Haut commisariat à l'amazighité (Alger), 70 pages, année 2004.

                   

Introduit par l'entremise d'une parente commune, notre groupe de cinq personnes a été reçu au village de Tala N'Tazert (Tizi-Ouzou, Algérie) par Halima Aït Ali Toudert un vendredi d'avril 2010. Il a fait froid et plu abondamment, ce jour là.

En habits traditionnels, elle nous a fait un accueil aussi sobre que chaleureux et, dans sa maison centenaire, nous a montré sa collection d'objets anciens, surtout des ustensiles en bois ou en terre cuite, ainsi que des photos- souvenirs de sa participation à des manifestations dédiées à la culture amazigh. 

Halima Aït Ali Toudert est une femme de culture au sens à la fois plein et traditionnel comme il en a existé en Algérie depuis les temps immémoriaux quoique de moins en moins à présent. Elle appartient à une lignée de femmes qui se sont consacrées à la transmission et l'enrichissement de la culture amazigh. Elle est aussi une poétesse reconnue ; je compte à ce sujet présenter dans ce blog un jour prochain une de ses œuvres que beaucoup trouvent magnifiquement réussie.

Les contes composant son recueil lui ont été transmis par sa défunte mère. ils sont écrits en Tamazight de graphie latine et ont été très brièvement résumés ci-dessous.

 

                                  Résumés des contes du recueil

Allah Ulaεǧeb (Nom de Dieu !)

Son père et son frère absents pour un pèlerinage, une jeune fille voit sa vie tourner au drame à cause de sa grande beauté et arrive à retrouver le chemin du bonheur grâce à son intelligence et sa bonne étoile.

Asseḥḥar lǧihennema (Le magicien de l'enfer)

Un innocent petit garçon, orphelin de père, arrive à vaincre les forces de l'enfer, personnifiées  par un méchant magicien, et s'empare d'un pouvoir magique qui lui permet d'échapper à la misère.

Silu (Silou)

Un père et une mère bornés apportent le malheur à leurs trois filles mariées et finissent par être les artisans de leur propre perte.

Tamacahutt n Uhusay Uḥṛic (Le conte du rusé garçon)

Un rusé garçon arrive, étape par étape en bernant des adultes, à posséder, à partir d'une simple épine, une fillette dont il est tombé amoureux.

 

ḥmed bu tkerciwt (Ahmed les tripes)

Un jeune prince, suite à un rêve prémonitoire, doit vivre sept années d'épreuves et réalise tant d'exploits qu'il arrive à mériter son statut royal hérité.

Mesmamda (Mesmamda)

Un rusé petit garçon, Mesmamda, défend son frère aîné assez niais contre la méchanceté de leurs parents puis le venge de la cruauté d'un vieil homme et d'une vieille femme qui les ont impitoyablement exploités l'un après l'autre.

Tamaccahutt n bu sebεa tullas (Le conte des sept filles et de leur père)

Leur père parti en pèlerinage, la cadette de sept filles sauve ses sœurs de l'attaque d'un ogre (mi-homme, mi-monstre), déjoue ses tentatives de vengeance et le fait tuer et dévorer par deux lions qu'elle a elle-même élevés.

Tamaccahutt n kṛaḍ n watmaten  (Le conte des trois frères)

Un père laisse comme héritage à ses trois fils -  nés chacun d'une mère différente, une française, une arabe et une kabyle- des pièces de monnaie, de la terre et des semences. N'arrivant pas à s'entendre sur la répartition de l'héritage, ils décident d'aller voir le vieux sage de la forêt pour les concilier. Ce dernier leur dit en substance : votre père a assigné à chacun de vous une tâche distincte, labourer ou  semer et planter ou vendre et acheter. Il vous demande de ce fait de travailler, partager et vivre ensemble, fraternellement.

Taǧǧelt (La veuve)

Une veuve et son fils se trouvent abandonnés de tous et ne doivent leur salut qu'à la forêt qui leur offre un anneau magique pour vivre dans la richesse et à leur chien et chat pour aller le reprendre au méchant magicien qui l'a subtilisé.

Taqsiṭ tamsirt (L'histoire d'une leçon)

Un prince épris de justice s'oppose à son père, un roi oppresseur auquel il parvient à donner une ultime leçon  qui lui coûtera sa couronne et permettre à son fils de lui succéder.

Tamaccahutt n jeḥḥa (Le conte de Djeha)

Le rusé Djeha roule trois fois de suite et à tour de rôle neuf frères. En bon connaisseur des faiblesses humaines, il parie avec succès sur leur cupidité – malgré leur richesse, ils en veulent toujours plus- et leur rivalité – aucun d'eux n'avertit les autres de sa mésaventure avec Djeha, au contraire.

 

                                   Pourquoi les contes existent-ils?

En lisant ces contes dans leur version originale en Tamazight, variante kabyle, on se rend compte quels formidables outils pédagogiques ils ont été dans l'apprentissage des valeurs humaines par les enfants. Ajoutons cependant que lire un conte, c'est le trahir un peu car le conteur de jadis s'impliquait tellement dans ce qu'il disait qu'il devenait aux yeux des enfants quelqu'un qui transmet les histoires vraies du passé merveilleux et lointain où les animaux et les hommes se parlaient. Le but pédagogique des contes est à la fois de transmettre les valeurs fondatrices de la vie en société et de convaincre de leur nécessité quant à la pérennité de l'espèce humaine et de ses réalisations ou civilisations. En effet, dans les contes, la victoire finale revient toujours aux personnages portant et défendant les valeurs positives – amour dans ses différents visages, fraternité, solidarité, justice, intelligence, ingéniosité, ruse, etc. Et lorsque des valeurs négatives – jalousie, cupidité, injustice, mensonge, paresse, bêtise, etc. – triomphent, c'est jamais définitivement car les personnages qui les incarnent finissent tôt ou tard par être sévèrement châtiés soit par leurs adversaires directs soit par une force supérieure, humaine ou surnaturelle. Les personnages positifs changent en bien leur statut social toujours après un parcours initiatique semé d'épreuves destinées à sanctionner des progrès dans l'élévation de leur personnalité. Ces progrès ne se réalisent que par la mise en pratique réussie des valeurs humaines positives.

Ainsi du degré de mise en pratique de ces valeurs positives, en fait universelles, dépend le degré de réussite sociale et matérielle. C'est bien là le miracle éternellement renouvelé en œuvre dans les contes. Un miracle qui contribue sans doute à nous faire aimer la vie.



13/12/2011
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