Slimane Azayri

Slimane Azayri

"El Harba", la fuite. Ces algériens qui fuient leur pays.

Il fait si beau en ce début du mois de décembre que l'on se croirait au printemps. Eblouissants ce bleu du ciel et cette lumière du jour propres à nos contrées sud-méditerranéennes !  Je suis invité par   A.  , mon beau-frère, dans sa grande demeure dont il a supervisé la construction du début à la fin jusque dans les moindres détails. L'architecture du lieu,  alliant harmonieusement l'utile et le  beau, m'apparait comme l'illustration de ses qualités d'homme de culture et de goût sachant apprécier les bonnes choses de la vie.

Assis autour d'une grande table posée au milieu de la terrasse dominant  une cour intérieure entourée  d'espaces  fleuris et plantés d'arbres fruitiers - oranger, figuier, pommier, bananier – nous avons pris le déjeuner, un délicieux couscous aux légumes et  à la viande de veau choisie  tendre et maigre.

Après avoir fait le tour du jardin, nous sommes revenus à la terrasse prendre un thé à la menthe. Puis nous avons discuté longtemps. Nos échanges à trois, mon beau-frère, son cousin et moi,  ont surtout porté sur cette envie – plutôt une obsession – de quitter le pays qui s'est emparée de nombre d'algériens. J'en fais ci-dessous un résumé.

Ce désir de quitter le pays n'est pas provoqué par la misère et le chômage comme c'est le cas pour les générations  d'avant (là, nous nous sommes rappelé la chanson « Maison Blanche » de cheikh Hasnaoui)  et d'après l'indépendance, en 1962, mais par la volonté d'accéder au bien-être. En effet, la majorité des candidats à l'émigration – les harraga, ces clandestins qui traversent la Méditerranée à bord d'embarcations de fortune, inclus - sont des personnes  qualifiées qui n'arrivent pas  à se faire une place dans la société à la mesure de leurs capacités et  espérances.  Plus grave encore, certains de ces candidats au départ n'arrivent à se faire aucune place et survivent de petits boulots et de l'aide des  parents.

Il existe aussi des flux migratoires moins visibles et pourtant relativement anciens : ceux des personnes appartenant aux castes privilégiées. Ainsi ces personnes qui doivent beaucoup à leur pays sans lui avoir rien donné en retour (ou si peu) sont les premieres à le quitter avant toutes les autres !

Oui, ces émigrés, toutes conditions sociales  confondues, fuient d'abord la mal-vie  dans un pays où la mauvaise gouvernance (la pire, de celle qui, comme la bêtise, rend ses porteurs  inconscients de leur tare originelle) expose à tant d'aléas souvent imprévisibles.  En clair, il n'existe pas d'Etat de droit et les algériens  ont une nationalité mais pas une citoyenneté. La première origine du mal est la suivante : le pouvoir politique ou d'Etat a, depuis l'indépendance, voire même avant, été confisqué et exercé par la seule force des armes. Conséquence : les normes d'organisation de la vie en société sont d'un faible poids symbolique dans la culture et les usages de tous les milieux sociaux étant donné que les politiques, ou les personnes se disant tels,  ne respectent pas au moins quelques règles élémentaires de morale citoyenne dans leur façon de s'emparer et d'exercer le pouvoir d'Etat.

Choisir la fuite - "el harba" en parler algérien - pour vivre dans un autre pays implique un choix difficile, celui d'accepter son intégration et, surtout celle de ses enfants vivants ou à naître, et devenir définitivement les citoyens  du pays d'accueil. Oui, ce choix parait incontournable, car essayer de faire de ses enfants des petits algériens loin de la terre d'Algérie seraient les exposer aux plus grandes et insurmontables difficultés.

L'Algérie se vide petit à petit, dans l'indifférence des dirigeants politiques, d'une partie de sa substance que sont ces dizaines de milliers d'émigrés et futurs émigrés, autrement dit de ses enfants parmi les plus qualifiés, dynamiques et créatifs.



23/12/2011
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