Slimane Azayri

Slimane Azayri

La situation sociale des algériens à la veille du 1er novembre 1954

 

« Et depuis, ceux qui cherchent une issue à leur sort, ceux qui, en hésitant, cherchent leur terre, qui veulent s’affranchir et affranchir leur sol, se réveillent chaque nuit  et tendent l’oreille. La folie de la liberté leur est montée à la tête. Qui te délivrera Algérie ? Ton peuple marche sur les routes et te cherche »

Mohammed DIB, L’incendie, Le Seuil, 1954.

 

Les historiens qui ont étudié  l’Algérie d’avant la guerre d’indépendance arrivent, chacun à sa façon, au même constat invariable : celui de l’extrême gravité de la crise économique, sociale, politique et culturelle dans laquelle le système colonial, par ses errements ininterrompus, a enfoncé l’Algérie.

Notre objectif, en abordant ce sujet combien important, est très modeste : il est de rappeler la situation sociale des 9 millions d’Algériens et, incidemment, du million d’européens, à la veille du 1er novembre 1954 afin d’apprécier l'évolution enregistrée jusqu'à nos jours (*).

 

En 1954, la population algérienne, en accroissement rapide depuis 1930, était de 8.700.000, dont 250.000 émigrés, la population européenne de 984.000 ; la population des juifs d’Algérie, fortement européanisée, de 140.000.

 

Situation sociale de la population européenne

Du point de vue économique, la population européenne se répartissait comme suit : 14,4% dans l’agriculture, 28,6% dans l’industrie et 57% dans le commerce et les services.

L’agriculture européenne, très concentrée et mécanisée, produisait 55% de la valeur de la production agricole totale.

Le secteur économique non agricole contribuait pour les 2/3  du produit  algérien parmi lesquels les ¾ étaient réalisés par 15.000 sociétés européennes et le reste par 150.000 petites entreprises dont 50.000 sont la propriété d’européens.

La population européenne constituait l’essentiel des personnels d’encadrement dans le secteur économique avec 92,42% des cadres supérieurs et 82,4% des techniciens et agents de maîtrise et dans le secteur de la fonction publique avec 86% des mêmes catégories socioprofessionnelles déjà citées.

 

Situation sociale de la population algérienne

Dans les campagnes, la structure sociale de la population algérienne évaluée en 1954 à 6.850.0000, évoluait suivant deux grandes tendances :

- une diminution du nombre de propriétaires (503.700 en 1954 contre 617.544 en 1930) et de métayers- khammès (60.500 en 1954 contre 643.600 en 1930), effet d’un processus de concentration de la propriété.

- Une stagnation des salariés permanents (112.000 en  1954 contre 106.000 en 1930) et une augmentation de la main-d’œuvre saisonnière (483.900 plus une partie des 1.438.000 rangés dans la catégorie des aides familiaux en 1954 ne contre 428.000 en 1930).

- En milieu rural toujours, les chômeurs étaient estimés à 400.000 et les sous-employés entre 650.0000 et 850.000.

 

La population citadine algérienne, en augmentation rapide à cause de l’exode rural, représentait, en 1954, 1.600.000 personnes, soit 18,9 % de la population algérienne totale.

La population active comptait 120.000 travailleurs indépendants et 463.187 travailleurs salariés ; parmi ces derniers, 133.110 étaient au chômage et 84.000 manœuvres du BTP sous-employés sur un total de 172.000.

En matière de couverture sociale, les 4/5  au moins de la population algérienne en étaient exclus, c’est-à-dire les 60% d’actifs de  l’agriculture et les 20% des salariés du BTP, du commerce et des services.

Le pouvoir d’achat des salariés était continuellement érodé par l’inflation : ainsi à Alger, l’indice des prix de détail passe de 100 en 1949 à 182,6 en 1959 alors que celui du SMIG de 100 en 1949  à 124,1 seulement en 1960.

 A cela s’ajoute une autre dégradation, celle des conditions de vie : en 1954, 30% de la population du Grand - Alger, soit 86.500 habitants sur 293.470 vivaient dans les bidonvilles au nombre de 164. En 1942, cette ville comptait 5000 habitants répartis dans 16 bidonvilles.

 

Concluons par ce constat remarquable de C.R. AGERON:

« L’Algérie apparaissait en 1954 en proie à d’insolubles difficultés : l’accaparement de la terre par une minorité, la faiblesse des investissements, l’absence de marché intérieur et de toute politique économique d’avenir, tout faisait prévoir l’accentuation de cette crise, rendue encore plus difficile par l’accroissement rapide de la population musulmane et la détérioration de son niveau de vie. Pour sortir de cette crise, on comprend que certains responsables de l’Algérie aient demandé une prise en charge totale du pays par la métropole. Mais cette solution d’intégration, l’évolution politique des musulmans algériens la rendait d’avance fort improbable ».

 

 

Octobre 2004.

 


Sources

- Charles-Robert AGERON,  Histoire de l’Algérie contemporaine, Que-sais-je ? PUF, 6e édition, 1979.

- Abdellatif  BENACHENHOU, Formation du sous-développement en Algérie, Essai sur les limites du développement du capitalisme en Algérie, Imprimerie commerciale, 1978.

-Benjamin STORA, Histoire de l’Algérie coloniale, ENAL-RAHMA, 1996.

 

(*) Cet article a été rédigé fin 2004, à l'occasion du cinquantenaire du déclenchement de la lutte armée contre le colonialisme, le 1er novembre 1954.



10/05/2012
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